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  • : Mésaventures de guerre
  • Mésaventures de guerre
  • : A 80 ans, Raoul Bracq raconte sa vie de soldat puis de civil pendant la seconde guerre mondiale.
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                        L’étau allemand se resserrant beaucoup autour de mon père et autour de moi, je m’engage comme bûcheron dans la grande forêt des Ardennes.
                        A ce camp, on distribuait presque autant de faux papiers que de haches. Le directeur athée appréciait les protestants : tous les pasteurs du Nord de la France y camouflaient des réfractaires et des recherchés.
                        Un beau jour, non un jour comme les autres, arrivèrent deux alsaciens, hagards, angoissés, déserteurs de l’Armée allemande, de ceux qu’après la guerre on nomma « les malgré-nous ». L’état-major allemand les dirigeait immanquablement vers les zones les plus dangereuses, combien périrent en Russie ?
                        Accueillis, rassurés, munis de cognées et de fausses cartes d’identité, il devinrent des nôtres… jusqu’un matin avant l’aube où ils se métamorphosèrent en deux arrogants sous-officiers S.S. appuyés par une troupe armée de pied en cap. En préambule, pour que la situation soit nette, ils fusillèrent le sous-directeur, expédièrent le directeur à Dachau (il en sortit à la fin de la guerre avec le typhus et la légion d’honneur) ; un jeune pasteur, Pierre D., et moi passèrent au travers des mailles.
                        Deux mois après, ce jeune pasteur me proposa le poste de directeur de maison de retraite au château de Pommery. Je refusai pour manque de compétence. Cet ami, revenu à la charge et appuyé par le pasteur Ch., me convainquirent du contraire. Le pasteur Ch. me préféra à cause de la dureté de mes paumes calleuses. Car à l’époque, le directeur était confronté à de multiples travaux pratiques.
                        Un soir, ma femme et moi débarquions du tortillard. Le jardiner nous attendait à la gare avec sa charrette attelée, pour notre déménagement. Surpris de nous voir descendre du train, mon épouse et sa petite valise, moi et mon sac à dos, sans savoir de plus où se trouvait la maison de retraite.
                        Etat des lieux : une quinzaine de vieillards, un fermier car en plus il y avait une ferme, une cuisinière, un jardiner car en plus il y avait un immense potager, un vacher, cinq vaches et une basse-cour, plus une laveuse de linge deux jours par semaine. Dans la grande cave, de grandes jarres, sans un morceau de lard. Au grenier, un peu d’avoine, le reste, aussi un peu de semence. Mon épopée commence, un peu fastidieuse à lire mais pas du tout à vivre.
                        Je dénichai un astucieux vendeur de poissons ; il les conservait vivants en aquarium. Je chargeais périodiquement le solide vieux vélo de femme d’un panier à l’avant, de deux à l’arrière. Garnis de feuilles de choux mouillés, je ramenais les poissons toujours vivants, sans oublier les immortelles anguilles (avais-je du mal à les tuer celle-là…).
                        Au sous-sol, trois ou quatre baignoires destinées aux pensionnaires étaient inutilisables, un peu à cause des escaliers pour s’y rendre mais surtout parce que durant mes trois années je ne vis nulle part une goutte d’eau chaude coulant d’un robinet. Vous avez compris : les poissons puisés au fur et à mesure remplacèrent le lard en attendant la fin de la croissance du cochon.
                        Mes journées étaient longues, d’autant que la femme de ménage se volatilisant, je ne trouvai aucune remplaçante avant de long mois. Je nettoyais les couloirs (je l’interdisais à mon épouse enceinte). Un nonagénaire, monsieur L. (il mourut quelques temps plus tard dans sa centième année à Pommery ; il avait été toute sa vie conducteur de tramways à chevaux à Lyon) me prévient : « Vous ne vivrez pas vieux, vous ne vous ménagez pas assez. »
                        En plus des soucis journaliers banals en somme, j’en subissais des périodiques, exemple : celui d’être convoqué à la Kommandantur de Saint-Quentin. La dernière fois, je me trouvais devant un géant prussien. Sa taille m’impressionna, bien qu’il demeurât assis ; encore plus ses propos : « impossé quinze quintaux d’afoine, lifré trois quintaux, krosse différensse ». J’ai compris, la conclusion étai proche et pénible. Heureusement le débarquement en Normandie leur imposa d’autres chats à fouetter.
                        Mais, bien longtemps auparavant (nous en sommes toujours au rayon des soucis imprévisible) l’église protestante nous supplia de cacher six jeunes chrétiens (dont un lorrain) recherchés par la Gestapo. Mon épouse et moi, nous eûmes un peu de courage et beaucoup d’inconscience, à les garder de longs mois, le temps qu’il fallut pour trouver une autre filière. Nous rendons grâce, après coup, aux villageois qui ne vendirent jamais la mèche car ces jeunes gens plein de vitalité ne passaient pas leurs journées auprès des poissons du sous-sol.
                        Une autre demande fut d’intégrer des vieillards protestants évacués d’office de la région de Calais. Je les accueillis un midi à la petite gare, tout inquiétés quant à leur acceptation. Je les tranquillisai : « Comment pouvez-vous être sûrs que nous serons gardés dans la maison de retraite ?
                        - Mais j’en suis le directeur. »
                        Touchant, soulagement mêlé, me semble-t-il chez certains, du regret d’hériter d’un directeur en culotte de chasseur, sans cravate ni manchette. Ils doublèrent mon effectif et mes problèmes, entre autres : terminé les chambres individuelles et transformé en dortoir le spacieux salon…
                        Un autre souci constant et majeur (ceci dès notre arrivée) : le chauffage ; il était central ; la chaudière, au sous-sol, prévue pour du charbon, ne connaissait que le bois. Les pauvres vieillards passaient leurs journées le dos appuyé à leur tiède radiateur ; sauf pendant la matinale corvée d’épluchage des légumes. L’immense cuisinière procurait un chaleureux bonheur passager. Pour la nuit, les pensionnaires avaient une bouillotte ; eau fournie par le grand réservoir de la cuisinière et par les casseroles qui tenaient compagnie à la marmite à soupe, dès la tombée du jour. Nous n’avions pas de radiateur, nous nous contentions d’un petit feu de bois.
                        Un bûcheron du village abattait les arbres et les débitait à 1,20 m ; la chaudière ne tolérait que des 60 cm ; je déployai en vain des trésors de persuasion : un puissant tabou devait lui interdire tout changement de dimension. Je sciais des bûches en deux, à la main. Par grande pluie, le jardinier me libérait. La belle saison, accaparante pour lui, me décida à demander une scie électrique. Quand je m’y installais, je débitais un gros tas.
                        Le vent tournait contre les Allemands. Ils n’étaient plus maîtres du ciel. Lors d’un combat, une rafale traversa le toit, passa à un mètre de mon épouse pour s’enfoncer au rez-de-chaussée dans la chambre de « Grand-mère », une centenaire à laquelle, vu son âge, j’avais évité une deuxième pensionnaire. Elle eut très peur et à partir de ce jour, ayant frôlé la mort, décida de s’exonérer de sa corvée de « pluches ». J’aurais du avoir, de moi-même, cette initiative. « Si jeunesse savait… »
                        Et il y eut le débarquement en Normandie. Le jour le plus long. Notre fille Martine entreprit, elle aussi, de débarquer. Electricité coupée, toute circulation interdite, le docteur fut obligé de passer la nuit chez nous. J’allai chez la cuisinière lui emprunter son quinquet à pétrole. « Comme toutes les femmes, m’assura-t-elle, la vôtre a un pied dans la tombe. » Je me demandai avec angoisse s’il s’agissait d’une prédiction ou d’un cas de figure. Martine ne se décida à entrer pleinement dans notre monde qu’au petit jour. Le jour le plus long, pour Denise et moi, croyez-moi, ce fut la nuit la plus longue.
                        Après, enfin, la débandade allemande. Repérant notre château de loin sur leurs cartes d’état-major, chaque soir en survenaient de nouveaux, de passage ; sauf ceux d’un tank en panne et d’une camionnette, le tout soumis à un S.S., qui me précisa : « Nous, S.S., durs comme la pierre. » On le savait.
                        La colonne américaine arriva. Les engins blindés provoquent un bruit infernal, perçu de loin. Je descendais tous les vieillards –sauf deux qui refusèrent- dans les sous-sols. Je loupai la dernière marche, avec une centenaire dans les bras (pas Grand-mère, une autre réfugiée des Côtes). Elle cria : « Maman ! » Je rectifiai mon risque de chute ; ma jeunesse nullement étonnée par la rapidité de mes réflexes mais beaucoup par l’appel au secours vers la mamma. « Si jeunesse savait… »
                        Tout le monde en sûreté, y compris épouse et fille, je refis surface prudemment. Car la bataille faisait rage, tank en panne de moteur mais non de canons et de mitrailleuses. Le vacher, momie derrière un gros arbre, m’apparut blessé. Je me traînai près de lui en rampant ; il était sauf. Mais tout brûlait, écurie, vacherie, hangar ; le personnel avait sauvé chevaux, vaches et cochon. Le vent protégea le château dont toutefois toutes, absolument toutes les vitres volèrent en éclats. Mes deux réfractaires furent indemnes. Un miracle à mon avis.
                        Bref, nous nous retrouvâmes sans aucun matériel agricole, sans paille ni foin, betteraves… je sillonnai la région avec le vélo de femme, criant secours au fermier ; puis j’empruntai un chariot au village : le charretier repassait après moi.
                        Le jardiner –un de ces hommes qui savent tout faire de leurs mains- choisit des arbres que nous abattîmes, lui et moi (sa découverte d’avoir un bûcheron directeur). Sous sa conduite, sa direction, nous construisîmes un hangar avec les moyens du bord… Les tôles survivantes, sans rien demander à personne. J’aimerais ici rendre hommage à sa mémoire : il était adroit le grand Charles.
                        Par une nuit sans lune, on vola les pneus des tanks et camionnette. Des langues bien renseignées colportèrent que j’en étais le bénéficiaire. Je ne le sus heureusement que fort longtemps après. « Heureusement », je veux dire pour les propriétaires des langues.
                        Pendant mes trois années de direction, je ne l’ai pas mentionné, chaque fin de semaine m’apportait un rayon de soleil : les jeunes de l’église de Saint-Quentin avaient construit une solide cabane ; ils m’entourèrent tous, et toujours, d’une précieuse camaraderie.
                        J’en aurai encore à raconter ; mais le secret d’ennuyer est celui de tout dire. Fin 1946, je crois, je finis par trouver un pasteur belge pour me succéder. Je me sentais usé, physiquement, nerveusement, spirituellement. Un avis autorisé tira la conclusion : « Qu’il  est difficile, Raoul, de rester dans une foi agissante. » Un autre, non moins autorisé : « Il en fallait un homme comme toi pour tenir dans ces conditions. » A 80 ans, je ne sais toujours pas lequel avait raison.
                        La maison de retraite Joly de Bammeville s’est transformée en un havre moderne, confortable, fonctionnel, exemplaire, apte à affronter tous les problèmes. Je n’y suis jamais retourné. Je n’y retournerai jamais (sauf, qui sait, en pensionnaire). Pommery, ce Pommery d’antan, fut un peu mon Far West ; je me le garde.

* Titre emprunté à un ouvrage de Maurice Constantin-Weyer.


©Raoul Bracq, 1990

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