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  • : Mésaventures de guerre
  • Mésaventures de guerre
  • : A 80 ans, Raoul Bracq raconte sa vie de soldat puis de civil pendant la seconde guerre mondiale.
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                        Automne 40. Je sors du bureau de démobilisation de Tarbes. Bilan : papiers militaires en règle ; je garde mon uniforme ; dans mon sac au dos, un costume de civil ; mon bidon de soldat, rasoir, savon, serviette et... une cuillère à soupe. C’est tout. Quelques francs seulement en poche ; de ceux qu’on appellera centimes bien plus tard. Avant la débâcle, attendant une permission de détente, j’avais déconseillé à ma famille de m’envoyer un mandat.
                        But : traverser la France pour rejoindre ma femme dans le Nord – mariés en Juillet 39 – si elle y est restée ; ou chez des amis bretons si elle a évacué.
                        Complication : le Nord est interdit d’accès, ligne réputée infranchissable, la première dite seulement de démarcation coupe la France en deux à la Loire.
                        Je n’en doute pas une seconde : je retrouverai ma jolie épouse où qu’elle soit. Ah Jeunesse !
                        Pour l’heure, la jeunesse  se dirige avec allégresse et appétit vers la ‘’Corne d’Abondance’’. Quelle enseigne ! J’en ai déjà l’eau à la bouche. Les réfugiés –autant dévoiler mon plan tout de suite : je suis désormais un pauvre réfugié chassé de ses grandes plaines nordistes– y sont nourris gratuitement, j’ai mes renseignements. Je trouverai bien un coin discret pour revêtir mon costume civil, avant de me présenter.
                        Misère ! La ‘’ Corne d’abondance’’ est fermée , non pas pour cause d’horaire mais de désaffection. Visiblement il n’y a plus de réfugié à Tarbes. J’arrive après la soupe c’est le cas de le dire. L’Aventure commence mal. Parti à l’aube de Barèges, je n’ai rien dans le corps depuis la veille au soir. La ‘’Corne d’abondance’’ je m’en souviendrai !
                        « Qu’est-ce que tu fous là, Bracq ? Tu croyais manger ? Ce restaurant est fermé ; d’ailleurs il était réservé aux réfugiés, il n’y en a plus. Viens à la maison, je serai content que ma femme – oui, je l’ai fait venir de Bretagne – connaisse celui qui m’a sauvé la vie. »
                        C’était Joseph Le Despote, mon logis-chef. Devenu magasinier à la Caserne, outre le repas, il me donne des sous-vêtements chauds et un pull-over kaki. Nous reparlons, bien sûr, de notre vie en batteries, la bataille de Rolampont, la fuite, tout notre passé commun. Séparés par nos grades, nous sommes réunis par nos morphologies communes de lutteurs, lui breton et moi gréco-romain.
                        « J’ai fait un rapport des événements et du rôle que tu as joué Bracq ». Evidemment, je n’en ai plus jamais entendu parler. La France avait d’autres chats à fouetter. Ni non plus de ce brave guerrier de carrière, patriote ; mon courrier, après-guerre, m’est revenu.
                        Je me dirige, l’âme inquiète, vers le Centre d’hébergement des Réfugiés ; si on ne les nourrit plus, on ne doit non plus les coucher. C’est logique. Effectivement, l’immense local ouvert à tous les vents, est plein de lits, paillasses, et couvertures empilées ou encore sur les couches, mais nib de réfugiés.
                        Je me couche fort tôt. Appliquant la formule « Qui dort dîne ». Demain il fera clair.
                        Après un profond sommeil réparateur, je me réveille à l’aube ; me reconnais immédiatement dans ma situation ; ne pas souper procure, au réveil, un esprit clair.
                        Me lave entièrement, me rase et endosse ma tenue. L’habitude. Je dois dire qu’elle me va bien : lors d’une permission de détente, un ami, du métier, me l’a entièrement retaillée ; il réussit même à lui donner une esquisse de culotte de cheval.
                        La suite se passait il y a... quarante-huit ans ; joue la prescription : je me choisis une couverture pas trop épaisse pour qu’elle ne tienne pas toute la place dans mon sac au dos et je me rends conscience tranquille, ventre vide, et l’air le plus innocent du monde, au domicile de ‘’ mon’’ Inspecteur de Police, auquel m’a recommandé mon ancien chef de chantier. Il déjeune : oeufs sur le plat, jambon, beurre, confiture, cafetière pleine.
                        « Ah te voilà ! Mon beau-frère m’a parlé de toi ; je suis content de te connaître. Assieds-toi et déjeune avec moi.
– Merci, mais j’ai déjà mangé.
– Et que t’ont-ils donné de bon ? Allez ne fais pas d’histoires. »
                        Au cours du repas il me trace le programme : je suis un parisien réfugié ; je m’habille désormais en civil ; on part ensemble au Commissariat, il m’y établira une fausse carte d’identité ; domicilié à Paris, chez des parents à lui. « Tu verras, ils te recevront bien ; tu leur donneras de mes nouvelles ; ils t’hébergeront le temps qu’il faudra. Dès aujourd’hui tu files à Lourdes. Tu vivras à l’hôtel ou dans une pension de famille sans rien payer comme réfugié attendant le prochain train de rapatriement sur Paris. Car souviens-toi tu es parisien. »
                        Après guerre, j’ai chaque année présenté mes voeux à cet ange de miséricorde. Et puis, honte à moi, j’ai cessé par négligence. Le train-train de la vie qui engourdit.
                        Comment se rendre sans délai de Tarbes à Lourdes ? L’auto-stop. Mais à l’époque il n’y avait guère d’autos sur les routes. Le prochain train est en fin d’après-midi. Jusque là, je promène mon estomac dans Tarbes, pour le distraire. A l’heure dite je pénètre dans la gare, puis, dignement, sur le quai, monte noblement dans le train. A Lourdes, je sors du train noblement, de la gare dignement, sans qu’aucun employé ne m’interpelle.
                        Je loge en dortoir. L’hôtesse, jeune et pas mal du tout, est également cuisinière. Au dessert, du riz au lait. Délicieux, pas collé. Je l’assure qu’aucune ménagère au monde ne le réussit aussi bien. « Vous devez avoir un secret ? » Le secret révélé c’est que personne ne peut vivre sans carte de ravitaillement : pain, pâtes, pommes de terre, riz, viande, sucre, enfin, tout. Elle a fait une exception pour mon souper mais, dès le lendemain je dois me rendre à Barèges, la commune dont dépend mon ex-camp de travail militaire. Eh bé ça, c’est du pain sur la planche on peut le dire. Et j’apprends – décidément, je vais de découverte en découverte – après-demain, c’est le dernier train pour Paris des derniers réfugiés ‘’parisiens’’.
                        Je dors néanmoins sans cauchemar et me voilà à l’aube, sur la route du Tourmalet avec mon sac au dos – ma fortune. Etre dans un si beau pays, entouré de si belles montagnes, à une saison encore fort agréable et se trouver sans argent, sans appui, devant la démesurée entreprise de m’approcher du Tourmalet et d’en revenir dès ce soir, pour embarquer tôt le lendemain ! Lourdes-Barèges-Lourdes me semble avoisiner les cent kilomètres. Néanmoins je marche d’un bon pas. « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre » affirme l’autre.
                        D’un si bon pas que je rattrape un soldat – volontaire ou appelé, je l’ignore – « Maréchal nous voilà. » On dialogue. Près de son camp, un cabaretier de sa connaissance me prêterait sûrement un vélo. Tiens tiens, l’horizon s’éclaircit. Je parle comme un habitant des plats-pays ; les sommets se dégagent, devrais-je dire.
                        Et me voici, pédalant péniblement sur un petit vélo de femme ; allégé de mon sac je le reprendrai ce soir. Que n’ai-je mon fin coursier à boyaux avec lequel, en août 1936, aux premiers congés payés, je suis allé de Cambrai aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en quatre jours et demi.
                        L’effort solitaire, obstiné, souvent douloureux du cycliste, je connais. Mais contre moi, j’ai une machine qui ne rends pas, une position mauvaise, et the last but not the least, rien mangé depuis le délicieux riz de la veille.
                        Entre Argelès-Gazost et Luz-St-Sauveur, si mes souvenirs sont exacts, d’une toute petite auberge isolée sur la route, s’échappe la divine odeur de cassoulet. Me reste en poche de quoi boire un verre de vin. Je le choisirai blanc, malgré sa mauvaise réputation de provoquer des crampes ; je lui demande de me ravigoter. Personne dans la salle à manger ; l’odeur et les mangeurs, peu nombreux, sont dans la cuisine ; d’où, sort une grande belle espagnole ; et je me vois installé devant un vin blanc, et une assiette creuse débordante de haricots agrémentés de petits morceaux de lards. Advienne que pourra : les insultes, les coups, les gendarmes, la prison qu’importe ; l’addition m’apparaît lointaine et presque inexistante. Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai connu l’histoire d’Esaü vendant son âme pour un plat de lentille ; et je l’ai toujours un peu défendu. Mon espagnole n’accepte... (de toute façon !!...) que le prix du vin.  Comment ai-je pu, oui comment ai-je pu, sortir de là sans baiser la main de cette Princesse. Elle a dû me prendre pour un Résistant gagnant l’Angleterre, via son pays.
                        La reprise, pénible, ne me surprends pas ; en longues randonnées cyclistes, pour moi, les arrêts sont néfastes. Mais ça repart peu à peu ; le vin blanc est immédiatement assimilable ; les haricots puis le lard prennent la relève.
                        Néanmoins, toutes mes calories finissent par se volatiliser et, à Lutz, je suis au bout du rouleau. Je cherche la demeure de l’Ingénieur des Ponts-et-Chaussées qui supervise la route du Tourmalet, lui expose ma situation.
« Tiens, prends ma moto.
– Une 500 cm3, jamais je ne saurais conduire un tel engin.
– Bon, je te donne un pilote. »
                        Chance inouïe, à Barèges, c’est justement le jour de présence du secrétaire de mairie. Je repars sur la moto avec toutes les indispensables cartes de ravitaillement, retrouve le vélo à Lutz et redévalle vers Lourdes.
                        J’aperçois de loin, sur la route, le cabaretier avec deux gendarmes ; tous trois dans l’attitude de Soeur Anne, ne vois-tu rien venir. En ces temps, si vous quittiez votre vélo du coin de l’oeil, c’était terminé vous ne le revoyiez plus. Mon brave homme avait dû finir par paniquer.
                        Pas un sou en poche pour fêter l’heureux dénouement en offrant une tournée générale. J’ai du mal à décider le cabaretier d’accepter le pull-over du Despote, en remerciements et souvenir de moi.
                        On doit encourager les gens confiants et généreux.
                        Peut-être, aussi, donne-t’on plus facilement ce qui n’a pas été dur à gagner.
                        Le fameux train de la Dernière Chance est retardé de huit jours. Pendant lesquels je dormirai pas mal et mangerai de même. Curieusement, mon meilleur repas c’était le petit déjeuner : café – je veux dire orge, chicorée, aromatisée de café – pain encore normalement blanc, fait de farine de blé, confiture, le beurre étant déjà denrée rare. En une semaine de ce régime j’engraisse. Pourvu que mon épouse ne me trouve pas enlaidi.
                        Je me promène du côté de la Grotte.
                        Les commerces, côte à côte, avec toutes leurs bondieuseries de pacotille m’apparaissent brusquement comme des crocodiles gueules grandes ouvertes. Je juge – injustement – le Catholicisme d’après ce vénal étalement. Le Christ n’a-t’il pas chassé les vendeurs du Temple ? Tout en persévérant, je devrais le reconnaître, à fréquenter les synagogues et y enseigner. Mais, à l’époque, je tranchais puis me cantonnais trop facilement à la surface des choses. Beaucoup de mes amis étaient protestants ; le Protestantisme me semblait tout différent ; en tout cas, moins pire que le Catholicisme. Et quand un jeune prêtre d’abord sympathique m’invita à me joindre à une procession, je fuyais à toutes jambes pour ne plus revenir dans ce secteur.
                        Chaque jour, j’allais m’asseoir au Parc ; une fois, près d’une dame d’un certain âge ‘’bien comme il faut’’. Devant nous, soudainement, un homme gesticule, bave, et se roule par terre. Sur mon bras, la main de ma voisine se pose pour m’arrêter : « Crise d’épilepsie. Rien à faire, sauf place nette autour si nécessaire. Il vous mordrait. Il finira par redevenir lui-même, se relèvera et partira tout penaud. Sauf s’il avale sa langue ; il faudrait alors intervenir. » Cette dernière éventualité ne s’étant heureusement pas produite, tout se passe comme prévu.
                        J’admire la maîtrise et les connaissances de cette digne infirmière en retraite.
                        Enfin, un matin c’est le grand départ.
                        Fort tôt, les réfugiés se dirigent vers la gare. J’aide une jeune femme, par hasard jolie, à porter une lourde valise. Mon sac au dos, lui, c’est une plume.
            Nous voici une douzaine, installée dans un compartiment sans couloir, moi près de la porte, dans le bon sens du train. En face, un grand gaillard, charpenté, rouge de figure, type même du Nordiste. Sauf un, nous sommes tous du Nord, tous munis de faux-papiers. Nous nous communiquons les derniers tuyaux ; nous partageons l’immense sac de cacahuètes d‘un généreux propriétaire et nous envions l’unique parisien authentique ; lui n’aura aucune ligne dangereuse à franchir, après celle de démarcation. Je l’envie d’autant plus que son domicile est proche d’une des plus belles piscines de Paris. Les écales s’accumulent en une épaisse couche sur le plancher nous procurant une agréable illusion d’abondance.
                        Le risque commun nous rapproche, nous réunit. J’apprends – suis-je bête de ne pas y avoir pensé ! – que les Allemands fouillent les bagages. J’ouvre la vitre et balance mon bidon militaire et ma tenue. Non sans regret. Mais aussi avec décision ; je n’aime pas jouer avec le feu. Cet uniforme, solide et retaillé à mes mesures, je l’aurais fait teindre ; il aurait duré toute ma vie ; en tous cas m’aurait été bien utile pendant le lustre de privations de toutes sortes qui nous attendait. Bien flasque est redevenu mon sac au dos, la couverture sauve les apparences.
                        Le train s’arrête. Nous y voilà à cette fameuse et douloureuse ligne de démarcation ; elle sépare la France soi-disant libre de la France occupée. ‘’Bénéficiaient’’ d’un régime  à part le Pas-de-Calais, le Nord et la Belgique, qui deviendraient allemands – traduction exacte : esclaves de l’Allemagne pendant Mille ans. Pas de détail !
                        Je passe la tête par la portière. C’est comme au cinéma : dans une guérite en verre dépoli, se dresse la silhouette stylisée d’un allemand, casqué et fusil à l’épaule. Mon premier. Mon premier en non-action. Comment oublierais-je ceux de la Bataille de Rolampont ! Une chape d’angoisse écrase soudainement tout mon être. Que suis-je venu faire ici volontairement ? C’est un acte irréfléchi, insensé même ! Ce qui va m’arriver sera bien de ma faute. Nous sommes occupés, je le réalise parfaitement, c’est-à-dire nous ne sommes plus rien, de la simple viande humaine sans défense.
                        Aurais-je déjà vécu cette situation dans une vie antérieure pour la ressentir aussi intensément ? Que n’ai-je patienté en essayant des lettres clandestines vers la Bretagne ou même vers le Nord interdit pour contacter ma femme. Le Despote n’avait-il pas réussi !
                        Alea jacta est. Le sort en est jeté dirais-je, si je parlais latin.
                        Le sort ouvre la porte sous la forme d’un officier allemand : « Sales français » énonce-t-il d’emblée, en apercevant la couche d’écales de cacahuètes. Ça commence bien. Le grand nordiste assis en face de moi est rapidement sommé de descendre, immédiatement entouré sur le quai de soldats en armes. Et la ponction continue, au petit bonheur la chance semble-t-il. Sauf pour les femmes. Je constitue son dernier problème. Ma carte d’identité ne le convainc pas :
« Autres papiers. Livret militaire ? (Je l’ai dans la poche de mon veston)
– Pas de livret militaire. J’ai été réformé.
– Permis de conduire ? (Je les ai tourisme et poids lourds datant de 1937)
– Pas de permis. Je ne sais pas conduire les automobiles.
(Il me regarde dans les yeux)
– Maintenant, en province, un million de Parisiens. » Et il disparaît avec son prélèvement encadré de fusils.
                        Ouf ! Une fois de plus, je l’ai échappé belle. Décimés. Déprimés. Ne nous parlons plus ; ne nous regardons même plus. Atmosphère devenue glaciale. Où est la confiance nordiste, l’ouverture, la transparence ? Une chape de peurs, de méfiance, d’égoïsme nous couvre. Chacun pour soi et Dieu pour tous.
                        Je ferme les yeux : un homme se penche sur son passé... récent. Il peut sembler une histoire à l’eau de rose où tout s’arrange pour le soulagement du lecteur ; lucide, il conclura : c’est du roman, c’est du bidon ; une telle accumulation de chances successives et continues m’apparaît soudainement comme impossible à rattacher au hasard : ‘’mes’’ mitrailleurs de Chomossan, ‘’mes’’ rescapés de Rolampont, le mitrailleur humaniste, le passage à niveau du colonel, l’ami de Sète, le contrat de travail, l’Inspecteur. Providence, le repas et les vêtements du Despote, le train gratuit, le vélo de dame, la Princesse espagnole, la moto, les cartes de ravitaillement, et « le million de Parisiens. » Décidément, je dois modifier mon athée conception de la vie. J’énonce pour moi-même : « Des forces cachées s’occupent parfois de vous. » Dans cette longue méditation, yeux fermés, en milieu indifférent, je suis passé de l’athéisme à l’agnosticisme, ou plus exactement peut-être, à l’animisme. D’ailleurs, à part ‘’athéisme’’, je ne connaissais alors aucun de ces mots en ‘’isme’’. Encore bien, bien loin, était le temps où j’aboutirai – définitivement je l’espère – au christianisme.
                        Je ne ressemblais pas à cet anglais, prof de maths, rationaliste conscient et organisé :
« Un matin, vous quittez votre domicile pour enseigner au lycée. En tournant la rue, une ardoise vous tombe sur la tête, qu’en dîtes-vous?
– C’est le hasard.
– Le lendemain matin, au coin de la rue, une ardoise...
– Coïncidence.
– Le surlendemain une ardoise...
– Alors, cela devient une habitude. »
                        Arrivée à Paris en fin d’après-midi. Longue marche avec périodiques demandes de renseignements nécessaires malgré les directives de l’Inspecteur de Police. J’arrive à la tombée de la nuit. C’est dans une cour : déserte, lugubre, sombre, avec, en opposition, un pan de mur blanc ; dans un film, on le devinerait, du tragique est tapi, le décor le suggère. Effectivement, « Monsieur je ne vous connais pas. Ni le parent en question. Vous partez immédiatement ou j’appelle la Police. »
                        La Police, en dernière instance, ce sont les Occupants. Le couvre-feu approche. Un hôtel, avec mes papiers d’identités contradictoires, c’est risqué. Ce n’est même pas envisageable je n’ai pas un sou en poche. Se blottir dans un recoin et être délogé par une patrouille serait pire. Je comptais ne passer qu’une nuit et voir un ami de mes parents le lendemain. Je ne sais pas où il habite mais seulement son bureau de travail, rue du Sentier. Non sans beaucoup de chances encore, j’y parviens et sa concierge veut bien avoir confiance en moi. « Tout ce que je peux, c’est vous donner un oreiller et une couverture pour dormir dans le couloir devant le bureau de votre ami. »
                        Avec la mienne, de couverture, c’est parfait. « Seulement, ajoute-t’elle, votre famille a été emprisonnée en voulant franchir la ligne nordiste interdite. »
                        Silence nocturne du Paris de l’Occupation, dans une rue uniquement de bureaux et soumis au couvre-feu ; dans ce calme, comme un moine dans sa cellule, démuni de tout, et combien angoissé pour ma famille « dans un camp » avait ajouté la concierge, je me souviens alors de mes Forces Cachées nouvellement découvertes.
                        Plus jamais par la suite, et jusqu’à ce jour, je n’ai senti mes prières comme happées vers le Haut ou comme réunies par un lien d’amour, en une gerbe expédiée au ‘’Ciel’’.
                        Ce sont des images.
                        Ce que j’ai ressenti pourtant.
                        Et puis, j’ai dormi jusqu’au matin. En fait, presque jusqu’à l’arrivée de cet ami à son bureau, vers les neuf heures. Décidément, la diète du soir est favorable à un profond sommeil.
                        L’ami m’annonce la délivrance de mes parents apprise le matin même ; mon épouse est restée chez nos amis bretons. Il me nourrit, me donne de l’argent que mon père remboursera, me conduit gare Montparnasse, paye mon billet et m’installe dans le train pour Guingamp.
                        Dans la nuit, je sors du compartiment, et, au hall d’entrée du wagon je respire à pleins poumons l’odeur de la Bretagne, une odeur à dominante de pomme. Je n’ai jamais senti cela auparavant et pourtant je n’en suis pas surpris. Comme si, depuis toujours, je la connaissais, comme si je rentrais chez moi, au pays. Aurais-je été breton dans une vie antérieure? Je débarque à Guingamp en pleine nuit ; ma marche, heureuse, tranquille, confiante, me conduit au petit-jour au village de Goudelin.
                        Une insomniaque me renseigne : « Mme Bracq oui ; elle loge chez le maire du pays, la dernière maison du village, à gauche ; une fort belle ferme. »
                        Je me fais connaître. Accueilli à bras ouverts. Ma femme vit dans une chambre, à l’étage.
                        En bas de l’escalier j’appelle. La voici qui apparaît.
                        Et je suis récompensé de tous mes risques volontaires.


©Raoul Bracq, 1990

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