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  • : Mésaventures de guerre
  • Mésaventures de guerre
  • : A 80 ans, Raoul Bracq raconte sa vie de soldat puis de civil pendant la seconde guerre mondiale.
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                        J’ai, avec élan, raconté mes aventures militaires et civiles, pendant la guerre ; jusqu’aux retrouvailles avec mon épouse. Je n’ai plus envie de poursuivre.
                        Toute vie peut être décrite grâce à un talent d’écrivain ; ou si elle est hors du commun. « Ma vie est un vrai roman » assurait, à juste titre, mon compatriote nordiste Charles Nungesser. Il est alors facile de se raconter en suscitant et soutenant l’intérêt. Ce n’est pas mon cas. Pendant la guerre, je n’ai pas brillé comme guerrier ; à ma connaissance, je n’ai tué personne ; néanmoins je sus tirer à la mitrailleuse sur les avions en piqués crachants. J’ai surtout eu la chance de sauver une quarantaine de soldats (je ne les ai pas comptés !).
                        Une succession ininterrompue de chances inouïes, étalées sur plusieurs semaines m’obligea à abandonner mon athéisme profond. J’en arrivai à croire en « des Forces Cachées qui, parfois, s’occupent de vous. » Tout cela valait la peine d’être raconté ; tout au moins j’ai jugé ainsi.
                        Je continue... par habitude... sur ma lancée ; pour mes petites-filles peut-être.
                        Fin de l’automne 40, je retrouve en Bretagne ma femme, épousée l’été 39. Nous vivons ensemble une année et demie au village de Goudelin. Logement à l’étage dans une chambre de la belle ferme du Maire. J’aide parfois le fils aîné mais, sauf par périodes, la propriété ne nécessite pas beaucoup de main d’oeuvre ; très pris par sa fonction, le père donne un coup de main efficace en cas de besoin.
                        Je m’embauche dans une cidrerie comme manoeuvre ; tôt le matin je pars en sabots en dehors du village ; en reviens le soir après avoir nettoyé des bouteilles en plein air ; manipulé des pommes  ; actionné le pressoir à mains ; mis en fûts, ou en bouteilles etc. ; scié au grand passe-partout à deux, d’énormes troncs d’arbres. Enfin, je suis homme de peine.
                        Mais traité amicalement par mon employeur. Tous ses amis devinrent les nôtres. Pendant ‘’le mois noir’’ et ‘’le mois plus-que-noir’’, ils nous invitaient à des soirées de cidre et châtaignes, agrémentées de conversations auxquels nous ne comprenions goutte. « Oh ! excusez-nous, nous allons parler français. » Et une minute après, ils reprenaient leur langue en toute inconscience. N’importe, l’important c’était l’accueil et l’amitié.
                        Le village était séparé en deux, non par aucun interdit religieux ou politique mais par des nécessités d’entraide. A la belle saison, je suivais la batteuse pendant un mois, en zone ouest. Chaque ferme prévoyait de longue date le battage ; avec cidre coulant à flots, cochon tué et volailles à volonté. On vivait donc largement chaque jour en travaillant dur. A l’époque, cette surabondance, même passagère, était appréciée à sa valeur : sauf les collabos, tous trafiquants, la France connaissait la disette.
                        Pendant ce mois de moisson, je tenais ma place avec une telle conscience que tous ces braves bretons petits-fermiers me témoignaient de l’estime. Cette fois-là, elle s’était manifestée par un gros coq solide débordant de vitalité. Je n’avais jamais tué de bêtes ; il m’était impossible de trifouiller dans la gorge du volatile avec une paire de ciseaux, à la manière de ma grand-mère. Je décidai de l’encapuchonner ; effectivement, la nuit étant survenue pour lui, je le posai, tranquille, sur un billot ; un coup de hache à fendre une bûche en deux fit voler sa tête à deux mètres. Et j’entendis cette tête retentir en un enroué mais indubitable cocorico. Depuis, je le sais : les guillotinés vivent leur drame tout au moins pendant quelques secondes.
                        Un paysan m’avait offert un bout de sa terre à la sortie du village ; j’y jardinais dur le dimanche et les soirées. J’en revenais avec mon épouse quand un fermier – de la zone est, je ne le connaissais pas – nous double au petit trot du cheval, son gamin tenant les rênes. La coutume étant de toujours échanger quelques paroles, je lui lance : « Chez vous, les enfants savent aider de bonne heure.
                        – Parce qu’on est pas des... feignants... nous. »
                        Et l’attelage disparaît. Fureur indignée de ma femme. « Il t’a insulté.
                        – Penses-tu ! Il a dit ça... comme ça.
                        – Ah non alors ! Et tu ne t’en es même pas rendu compte ! »
                        Je suis ainsi, peu susceptible, un brin candide. Avant le souper, j’en touche un mot au Maire : « Ça ne m’étonne pas ; c’est Empiste, le seul villageois qui n’aime pas les réfugiés. » Quelle nuit j’ai passée ! Je n’ai jamais pu supporter – à l’armée ou dans le civil – qu’on me manque de respect. En désespoir de cause, je me souvins de mes « Forces Cachées » dernièrement reconnues, les appelai à la rescousse, et trouvai enfin le sommeil.
                        Le lendemain matin, j’aide Jean, le fils aîné, dans son champ de betteraves, loin de la ferme. On mange sur place. Je ne pense qu’à Empiste. Journée terminée on rentre et Jean me dit : « Voilà ton ami.
                        – C’est le Ciel qui me l’envoie (pour moi, les Forces Cachées), passe ton chemin, ne te mêles pas de ça, Jean. »
                        Mais mon insulteur rentre dans une petite maison isolée, enfouie sous la verdure. « C’est un café clandestin, connu des seuls villageois » me révèle Jean. J’attends Une heure peut-être. Une éternité pour moi. Enfin le voici fourche sur l’épaule. Je le suis hors de la vue et l’ouïe des cabaretiers.
                        «  Eh !.. Hier vous m’avez dit que vous n’étiez pas fainéant, le serais-je, moi ?
                        – Ce que j’ai dit, je l’ai dit. »
                        Le pôvre ! Bien que loin de la forme de mon dernier Concours National de lutte, et malgré sa fourche, d’un tour de hanche en tête je l’envoie planer et atterrir dans la douve ; mot et chose peu connus des nordistes : alors, en Bretagne, tout sentier, chemin, route secondaire et souvent, nationale, était longé d’un ruisseau habituellement boueux. Je lui enfonce la tête dans la vase : « Maintenant, tu vois, je peux te noyer ; on dira que tu avais bu. Eh bien, pour te prouver que je ne suis pas un ‘’feignant’’ comme tu dis, je te laisse repartir. »
                        Retournement soudain (je veux dire, au sens figuré).
                        «  Oui c’est vrai j’ai eu tort. J’ai été soldat avec des Ch’timis, et c’est courageux, durs au travail, braves et honnêtes, tout comme nous les bretons. Si tu veux, on va en griller une ensemble (il me tend sa blague et son papier). Comment, tu ne sais pas les rouler ! Je t’en fais une... Tu la signes ?
                        – Non, signe-la toi-même. »
                        D’un coup de langue.
                        Jean commençait à s’inquiéter ; il me voyait poitrine clouée au sol par la fourche et allait venir à ma recherche.
« Penses-tu, je l’ai d’abord balancé dans le fossé ; après on est devenu copains ; regarde la cigarette qu’il m’a offerte. »
                        Car les roulées ne se consument pas seules, on doit aspirer continuellement.
                        Roulées ou pas, je n’ai plus fumé depuis.
                        Le jour vint où les réfugiés nordistes furent autorisés à retourner chez eux. Nous restâmes à Goudelin. Malgré leur gentillesse – ou plutôt à cause de leur gentillesse – pour ne pas abuser de nos hôtes, nous louâmes une maison sur la place. Ma vie de manoeuvre continua, mon épouse cousait.
                        La nostalgie du Nord nous gagna peu à peu ; nous accumulâmes d’importantes provisions de pommes de terre, carottes, haricots, riz, pâtes et... débarquâmes gare Montparnasse. Le contrôle du marché noir nous épingla mais, étant reconnus réfugiés, nous pûmes garder toutes nos réserves.
                        Cette nuit-là, chez des amis parisiens, nous soupions (nous dînions comme ils disent). Les Anglais bombardèrent l’usine Renault, ou Citroën, je ne me souviens plus. Mais ce dont je me souviens, c’est du tremblement incoercible de tout mon corps. Je ne pouvais le dissimuler malgré tous mes orgueilleux efforts. Les avions visaient seulement l’usine, je n’avais pas peur et je tremblais comme un grand malade des nerfs. Que s’est-il passé en moi ?
                        Le lendemain, dans le train, la vue des immenses plaines nordistes entraîna, chez ma femme et moi un grand soulagement. Sans nous donner le mot, sans échanger une parole. Sensation immédiate, nette et simultanée : nous respirions. En Bretagne tout était entouré de haies, pleines d’oiseaux, haies sympathiques, donnant l’illusion d’être à l’abri des regards. Jamais nous n’avions songé à nous en plaindre bien au contraire. Et voilà, c’est seulement maintenant que nous respirions librement. Le lieu de naissance marque indubitablement.
                        Ce soulagement, cette libération ne dura guère. Pendant notre séjour à Goudelin nous n’aperçûmes jamais un uniforme allemand. Tandis que, dans nos villes du Nord, les ‘’doryphores’’ pullulaient.
                        Nous logions une fois de plus à l’étage – à l’étage oui – dans la grande maison de mes parents. Sans travail, je lisais beaucoup d’ouvrages spirituels, prêtés par le pasteur protestant. Nous étions liés de grande amitié ; il aimait venir chez nous bien que, tous les cinq, soyons athées. A la vérité, comme mentionné plus haut, personnellement, j’avais évolué vers l’agnosticisme ou peut-être même, l’animisme. Un livre m’avait assez bien questionné : ‘’Les variétés de l’expérience religieuse’’ de l’américain William James.
                        Un matin, mon épouse, partie en courses, rattrape dans la rue une protestante de vague connaissance ; elles dialoguent ensemble chemin faisant. Croisant soudain une co-religionnaire sur l’autre trottoir, elle lui crie : « Notre pasteur vient de mourir ». Ma femme revient en larmes, je saute sur le vélo et arrive en même temps que tous les Anciens de l’Eglise. Il me sembla que son âme l’avait quitté. Son rayonnement, remarqué de tous, croyants ou incroyants, semblait avoir été arraché. Le plus ancien... des Anciens lut la Bible et proposa la prière ; je fermai les yeux à l’unisson. « Eh bien, me dis-je ensuite, me voilà devenu chrétien. » Choc sentimental ? Passager ? Illusion ? Pas du tout. A partir de ce jour, « mon coeur de pierre fut changé en coeur de chair » et le monde entier m’apparut renouvelé. Comme une sombre vallée de montagne qui reçoit le soleil ; c’est la même et ce n’est plus la même. Mon épouse passa par le semblable chemin. Notre hypothèse – peu courante chez les protestants –  fut : le pasteur est intervenu pour nous auprès de Dieu. En tout cas, de son vivant, nous étions inscrits sur son carnet d’intercession.
                        Je ne m’appesantirai pas.
                        Dès notre retour de Bretagne, mon père, en enlevant quelques lattes du plancher, m’avait montré sa cache... de cachets officiels pour fournir des papiers d’identité en règle aux évadés ou recherchés par la Gestapo.
                        «  Un de ces jours je serai dénoncé, la Gestapo s’amènera et t’embarquera avec moi. Tu devrais chercher une planque. »
                        C’est pourquoi quelques semaines après ma conversion je devins bûcheron dans les grandes forêts des Ardennes. J’y ai été heureux jusqu’à la deuxième rafle. Mais... chaque chose en son temps.
                        « La forêt est aux Ardennes ce que la mer est à la Bretagne. » J’avais, comme tant d’autres, aimé la Bretagne et la mer. J’aimai l’immense forêt ardennaise.
                        Cet assez grand camp de bûcheronnage – nous étions plus de cents – fournissait du bois de mines aux Houillères du Nord. Le Directeur, ardent résistant (il devait revenir de Dachau avec le typhus et la Légion d’Honneur) y camouflait quantités d’illégaux, évadés, recherchés, y hébergeait les parachutistes venant d’Angleterre, et, de temps en temps, incendiait les péniches chargées de nos bois de mines, entouré bien entendu d’une bande de résistants. J’ignorais tout cela, au début. Ce Directeur, apprécié à juste titre, de tous les pasteurs protestants de la région, héritait de ce fait de beaucoup ‘’d’hérétiques’’ comme les qualifiait encore, à l’époque, nombre de catholiques, hiérarchie comprise. C’était bien avant Jean XXIII. Tous des S.T.O. service du travail obligatoire en Allemagne. Tout ceci un peu long à exposer pour préciser : nouvellement converti au moyen du Protestantisme, je me trouvais en ambiance favorable.
                        Les bûcherons logeaient au village, moitié au château (en réalité grande bâtisse sans style) moitié à la Brasserie. Dans mon équipe d’incorporation, quelques ouvriers athées, souvent communistes (ces derniers, comme les Juifs, pourchassés à mort par les Allemands), deux séminaristes avancés en étude, une douzaine de chrétiens, moitié catholiques, moitié protestants (proportion inhabituelle en France). Notre coupe, fort lointaine, nécessitait une marche enlevée d’une petite heure ; bien entendu, le midi nous chauffions nos gamelles sur place. Après quelques jours de travail, le chef d’équipe me dit : « Bracq, je vais passer chef de coupe, je te propose au Directeur comme chef d’équipe, tu me remplaceras.
                        – T’es pas louf ? C’est pas en huit jours qu’on devient bûcheron, je refuse. »
                        En fin de semaine le Directeur m’appelle à son bureau. Il me plut tout de suite. Plus tard nous devînmes grands amis ; mais, une chose à la fois. Nous présentions la même morphologie, des brévilignes costauds. Et lui possédait un rayonnement – pas du tout spirituel comme celui de mon cher pasteur décédé – mais naturel, animal, du prestige, de l’ascendant avec une pointe de séduction.
                        « Alors, c’est toi qui refuses de devenir chef d’équipe ?
                        – Oui. Ce métier-là ne s’apprend pas en huit jours.
                        – Tu n’es qu’un imbécile. Mais je t’aime bien. »
                        Comme il ne faut pas être plus royaliste que le Roi, le lundi j’avais le sifflet du chef. Dans la forêt il s’entendait de loin pour rythmer les journées.
                        Je n’ai souffert d’aucun problème de commandement. Physiquement j’étais plus fort qu’aucun de mes équipiers ; je veillais à leur faciliter ce dur travail. Et, ne l’oubliez pas : j’avais un coeur de chair et non plus de pierre.
                        Je me souviens de cet étudiant en médecine, fils de docteur, promu infirmier du camp. Un jour, soudainement, il s’ouvrit à moi : « Je me demande comment tu t’y prends pour être bon sans être poire. » Réellement bon, je ne l’étais évidemment pas ; poire non plus c’est certain.
                        Les périodes les plus heureuses de ma vie présentent les mêmes caractéristiques : travail physique intense en plein air, à petite altitude ; camaraderie née de pénibles conditions matérielles identiques pour tous. Déjà pendant ma mobilisation j’avais vécu quelques mois exaltants sur un mont, aux 400m de ma pleine forme, à creuser inlassablement des abris pour nos canons anti-aériens, avec les punis et les fortes têtes. On les reléguait sur ce monticule pour les mater. Je ne sais pourquoi je les aimais bien (je précise : il s’agissait de la période dite de la ‘’drôle de guerre’’ durant laquelle nous ne tirâmes jamais sur un avion, ni ne fûmes bombardés ou mitraillés. Après, ce fut une toute autre histoire).
                        Bref, pour employer de grands mots, je vivais au jour le jour, dans l’immense forêt, l’Egalité et la Fraternité. Manquait cruellement la liberté, mais on ne saurait tout avoir.
                        Un Dimanche je vois arriver... ma chère femme en stop. Au village voisin, je nous trouve chez un fermier – de nouveau – une chambre, à l’étage – de nouveau. Et j’abandonne la vie totalement collective ; comme les autres chefs d’équipe d’ailleurs (tous avaient réussi à faire venir leur épouse). Ça m’obligeait à cinq kilomètres de marche supplémentaire aux aurores, autant le soir. Ma coupe étant en pleine forêt, et petite altitude, j’avais ma ration quotidienne d’efforts de plein air. Avec la sagesse de mes trente ans, fréquemment je l’assurais à mes jeunots de vingt ans : « plus tard, vous la regretterez, cette période de votre vie. » A tous les coups, s’élevaient immédiatement les hurlements indignés.
                        Une matinée, les Allemands cernèrent le camp. Les coupes lointaines appelaient un départ précoce et la plupart des oiseaux étaient envolés. Ils attendirent le retour des bûcherons vers les dix-huit heures. Et voici l’entrée en scène de ma femme, ceci dès le matin. Les Allemands passèrent alors devant ‘’notre’’ ferme. Mon épouse, devinant leur projet emplit un filet à provisions et partit pour me joindre. Elle passa obligatoirement devant le Château. Assez éloignée déjà, un officier en sortit, l’appela. Etant rentré quelques instants, Denise, ma douce blonde, en profita pour balancer ses boîtes de conserves, sauf le pain et du pâté, et obtempéra. « Où allez-vous ainsi ?
                        – Porter ce casse-croûte à mon père que vous voyez là-bas au travail dans les champs.
                        – C’est bon allez »
                        Elle repartit, récupéra au passage toutes les provisions et rattrapa un de mon équipe providentiellement en retard.
                        Je plaçai des sentinelles doubles aux trois sentiers aboutissant à notre coupe. Mais les Allemands ne s’engagèrent pas dans la forêt, ils craignaient trop les ‘’partisans’’ comme ils disaient. Le soir, mon équipe quitta la coupe comme d’habitude mais demeura tapie à l’orée du bois jusqu’au départ des ennemis. Quant à moi je regagnai notre ferme à travers champs, sans attendre. J’embrassai ma femme et revins au village par la route. Tous étaient repartis emmenant des S.T.O. mais aucun de mon équipe puisqu’elle ne s’était pas montrée. Un copain m’avertit : « Le chef d’équipe Thiolon t’a vivement critiqué de ne pas t’être présenté, par peur, aux Allemands alors qu’il fallait faire nombre. » Je suis allé immédiatement à sa maison pour m’expliquer avec lui au sens propre ou au sens figuré, à son choix. En argot ‘’s’expliquer’’ c’est se battre. Mais il comprit facilement ma démarche et, d’indifférents devînmes plutôt copains. Heureux dénouement : très musclés tous les deux, ça aurait fait des dégâts.
                        Je ne fus pas trop marqué, tous mes bûcherons ayant échappés. Les autres je les connaissais peu. Et la même vie reprit.
                        Denise et moi étions devenus amis avec le Directeur et son épouse. Curieusement, lui et moi étions nés le même jour du même mois de la même année ; nous étions du même type d’hommes, des brévilignes costauds ; lui en blond, moi en brun. Il insistait pour que je rejoigne son réseau de Résistance. Mais devenir, à la fois responsable et tributaire d’inconnus m’était intolérable. Plus tard, j’ai pris quelques risques, mais toujours individuellement.
                        Plusieurs mois après arrivèrent deux pauvres fugitifs, harassés, traqués, paniqués, déprimés ; des alsaciens ‘’Malgré Nous’’ enrôlés de force par les hitlériens ; ils avaient déserté l’armée allemande. Accueillis comme il se doit – sans oublier La Marseillaise – munis de faux-papiers, devenus bûcherons comme vous et moi, ils se présentèrent un matin à l’aube – eux connaissaient bien nos habitudes – en arrogants officiers de la Gestapo appuyés par une nombreuse troupe déterminée.
                        Venant du village voisin, je pouvais les éviter mais je me suis présenté volontairement au Château. Tous les S.T.O. furent embarqués, pas les plus âgés, dont moi. Je sus qu’ils avaient fusillé le sous-directeur, tué un qui se sauvait, et arrêté mon ami. Bien inspiré je me rendis chez lui ; il avait réussi à conseiller à son épouse de se confier à moi et à moi seul (puisque tous ses camarades résistants étaient arrêtés). Je pus gagner la forêt et aider un très grand Chef à fuir ; s’il avait été capturé, mon ami était fusillé séance tenante. En reconnaissance, sa femme me donna une grande photo de lui ; elle est sur mon bureau, toujours. Sous mes yeux en ce moment même.
                        Puis la vie reprit. Identique en apparence. Mais plus rien n’était pareil. Avec mon mélange de franchise et de candeur je sollicitai une entrevue avec le nouveau Directeur.
                        « Je ne me plais plus ici je voudrais partir.
                        – Vous êtes réquisitionné par les Allemands comme chef d’équipe et vous y resterez bon gré mal gré, jusqu’à la fin de la guerre. »
                        Ce n’est pas comme cela qu’il faut me parler. Nos cliques et nos claques, et fort imprudemment ma foi, mon épouse et moi nous repliâmes... chez mes parents, dans notre chambre, mais oui, à l’étage.
                        Ils avaient d’autres chats à fouetter, je ne fus pas recherché.
                        Au camp, à cause de ce grand nombre de protestants, nous avions un pasteur ; bûcheron justement dans mon équipe. Nous étions devenus amis. Lui non plus ne fut pas embarqué lors de la rafle.
                        « Une Maison de retraite a besoin d’un Directeur et tu seras celui-là » m’assure-t-il dans une longue lettre persuasive. J’ai d’abord refusé, m’en croyant incapable. Puis, nous y sommes restés deux ans et demi, ma femme et moi. Donc jusque bien après la fin de la guerre. C’était en même temps une ferme d’une douzaine d’hectares. Nous y vécûmes... mais oui, à l’étage. A l’étage du Château de Pommery. Y naquit ma fille aînée.
                        Je m’y suis usé physiquement et spirituellement. Trop long à décrire, à exposer. Quand les Américains arrivèrent – quel bonheur, la délivrance – se trouvaient dans notre parc des tanks allemands, en panne de moteurs mais pas d’armements. Ça a bardé. Immense incendie, toutes les dépendances sauf le château. J’avais descendu tous les vieillards dans les grands sous-sols, en entendant la colonne blindée américaine. Aucun pensionnaire ne fut atteint. Une centenaire dans les bras, je loupe la dernière marche de l’escalier « Maman ! » cria-t-elle. Mais je réussis à ne pas tomber. Nous avions trois centenaires, dans cette Maison de Retraite.
                        Depuis six mois je cachais et nourrissais – sans aucune carte évidemment – cinq S.T.O. dont un lorrain, membres de l’Eglise protestante, plus le fils de mon charretier. Chaque matin, à l’aube, nous pratiquions l’Education physique, la Méthode naturelle d’Hébert. Mais qui se souvient encore de lui ! Le gendre du charretier F.F.I. avait caché des armes dans la propriété. A mon insu. Si des villageois m’avait dénoncé comme camp d’entraînement, j’étais bon pour la fusillade instantanée.
                        Quel soulagement, immense, indescriptible, incommunicable, inimaginable, ce débarquement allié.
                        Mon ami, rescapé de Dachau, vint avec sa femme et sa fillette, se rebecqueter un peu chez nous. Chaque jour, on venait le chercher en auto pour qu’il identifie des tortionnaires. On s’est revu une fois en quarante ans ; on s’écrit. Il vit à l’autre bout de la France. Nous sommes devenus des sédentaires, lui atteint dans son corps par toutes les séquelles des sinistres Camps de la Mort, et moi, perclus de rhumatismes des pieds à la tête.
                        Je n’ai pas envie de raconter la suite de mes souvenirs. Qui intéresseraient-ils ? Même pas – peut-être, mes petites filles.
                        Je ne suis pas romancier.


©Raoul Bracq, 1990

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