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  • : Mésaventures de guerre
  • Mésaventures de guerre
  • : A 80 ans, Raoul Bracq raconte sa vie de soldat puis de civil pendant la seconde guerre mondiale.
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                        En cet été 40, nous fuyons devant les Allemands. Mon camion est bourré de camarades de ma batterie, et de militaires de toutes armes, récupérés le long des routes depuis le barrage de Rolampont, où nous avons retardé l’avance des envahisseurs.
                        Brigadier, d’après les règlements en cours, je ne devrais pas conduire, mais le chauffeur Jérémie est bien malade depuis deux jours ; il somnole à l’arrière, avec les autres rescapés, serrés comme des harengs. De toute cette bande, lui et moi savons seuls conduire. Dans la cabine, près de moi, les deux maréchaux-des-logis-chefs Gramou et Joseph Le Despote ignorent tout, eux aussi, de la conduite auto.
                        La nuit dernière, je l’ai passée à ramener un ‘’chargement’’ de Chamarande ; la précédente, à déménager une batterie, en haut du Mont-Biron. Ma jeunesse (et mon entraînement sportif)  me permet de tenir.
                        Tous ces réchappés de la dernière minute, embarqués dans mon camion  sous le tir des tanks, me vouent une sorte de culte, comme si j’étais un demi-dieu. Du moins, c’est mon impression.
                        Pour le moment, ils crient ; soucieux de mon repos ils m’expédient Jérémie. Je me trouve une petite place parmi eux soudainement silencieux ; bras et tête sur les genoux de mon vis-à-vis, je sombre dans un profond sommeil.
                        A force de dépasser les fuyards, Jérémie gagne l’imposant lot de tête et nous voilà bloqués dans ce que, quarante ans plus tard, on appellera des bouchons. Et quel bouchon ! Il obstrue tout le goulot.
                        Les copains prennent peur ; peur d’être rattrapés par la colonne blindée. Ils me réveillent dare-dare. Pour eux nul doute, le demi-dieu va encore les sortir de là.
                        Tiens mais, je m’y reconnais. En Août 36, lors des premiers congés payés, je suis parti de mon Nord, en vélo, direction la Côte d’Azur, choisissant des routes secondaires (cependant, même les nationales étaient alors faciles à emprunter). Je me dégage du flot, gagne peu à peu la gauche. Et hop, nous revoici sur une route complètement déserte – j’insiste, complètement et anormalement déserte. Nous filons à fond de train, je veux dire : au train d’un camion surchargé. Pauvre Jérémie ! Pour moi l’auréole va encore grandir. Qu’y faire? Après une heure environ nous nous heurtons à un passage à niveau fermé. J’ai connu semblable situation en déménageant la batterie en position au Mont-Biron. Cette nuit-là, le garde-barrière m’asséna :
                        « J’ai des ordres formels, je n’ouvre à personne.
                        – Ah bon, eh bien moi j’ouvre.
                        – J’en référerai aux Instances supérieures.
                        – C’est une bonne idée ! Mais je vais t’en donner une meilleure encore : quand je reviendrai si tu ne m’ouvres pas tout de suite, tu te souviendras de moi toute ta vie. »
                        J’étais alors seul gradé à bord ; ici, je dois remonter dans la cabine et rendre compte à mes deux logis-chefs de carrière, consternés. Une superbe limousine s’arrête à notre hauteur. Un colonel. Je baisse la vitre :
                        «  La circulation est interdite sur cette voie. Je vais faire lever la barrière mais pour moi seul. Pas pour vous. Vous faites demi-tour, c’est bien compris ? »
                        J’ai le temps de dire à mes chefs « vous allez voir comme j’ai bien compris » et je lui colle au cul, au colonel.
                        Les carriéristes en sont muets, figés, atterrés. Les jeunes, maintenant, vous diriez : ils sont sciés. N’allez surtout pas vous imaginer pour cela, qu’à l’Armée, les petits rigolos font la loi. Mais, dans les débandades, personne ne respecte plus les chefs quand ils se sauvent. Au fait, peut-être avait-il raison de mettre son intelligence en lieu sûr, pour un futur service de la Patrie.
                        Roulant sans aucun obstacle, nous arrivons à la ville de Dijon. Terrasses des cafés pleines ; les femmes aux jolies jambes gainées de soie plaisantent avec des civils décontractés. Je déverse sur leur trottoir mon interminable chargement de militaires, quand il n’y en a plus, il y en a encore, pas rasés, avec « des yeux fixes qui sortent de la tête » nous diront les bas de soie, marques de nos fatigues, épreuves, peurs.
                        Nos chefs se rendent – pas en prisonniers évidement, je veux dire vont aux ordres – auprès des Autorités Militaires comme ils disent... Les ordres sont : « Allez à N... ». C’est vers le nord. Nous en sommes abasourdis et visiblement contrariés. Le Despote m’explique : « Les Allemands ont avancé trop vite, se sont coupés de leurs arrières et l’Armée Française, reconstituée, va les prendre avec une tenaille. »
                        Dois-je admirer le breton pour son indomptable optimisme patriotique ou déplorer une telle candeur ? Tous les harengs se serrent dans le camion. Les gars de ma batterie obéissent à leurs gradés survivants, c’est normal ; les autres militaires, glanés le long des routes, agissent de même, à ma grande surprise. Décidément, « la discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne une soumission totale... » Eh bien, le sort en est jeté ; fonçons à la rencontre des envahisseurs et boutons-les hors de France.
                        Encore une route secondaire déserte. D’autant plus déserte que personne n’éperonne son cheval vers les moulins à vent.
                        A Autun, changement de directives. On repart vers le Sud, à Clermont-Ferrand. Quel soulagement ; nous avons tous des âmes de migrateurs, fuyant les bourrasques. Aux approches de Clermont-Ferrand, le flux des véhicules, les civils nous retardent. Mais le pire est notre camion : il rend l’âme comme un chameau exténué refusant un pas de plus. Chacun se charge de son barda... sauf moi ; toutes mes affaires étaient dans un autre camion, à Rolampont. Je suis le plus démuni des démunis ; en bandoulière, mon bidon de soldat ; exactement c’est celui de mon père, de la guerre 14-18. Je me l’étais approprié lors d’une permission ; il est semblable aux actuels mais avec deux becs au lieu d’un. J’y tiens.
                        Nous arrivons sur la grande place de Clermont-Ferrand. Nos logis-chefs reviennent avec des instructions précises : « Les Allemands arrivent, foutez le camp si vous pouvez attrapez le dernier convoi, véritable train de la Dernière Chance. » Au pas de course. Nous envahissons la gare et ... c’est comme au cinéma ; dans mes aventures de guerre, souvent cette comparaison me saute au visage « c’est comme au cinéma ». Le long train de wagons à bestiaux, panneaux ouverts, est parti ; il n’a pas encore pris trop de vitesse, en courant nous sautons tous dans les wagons, même Gramou. La nécessité donne des ailes.
                        Notre wagon est occupé par deux jeunes femmes, une brune et une rousse. Elles accueillent mi-figues, mi-raisins, cette bande de soldats, ceux de ma batterie toujours armés, « les yeux hagards sortant de la tête », les faces de bandits calabrais. Nous ferons fort bon ménage. Fort bon voyage ? Ça, c’est autre chose : ce train s’arrêtera souvent, et longtemps, en rase campagne : satisfaction des jeunes femmes qui s’isolent dans la nature, inquiétude pour nous de devenir la cible d’avions mitrailleurs : mes rescapés non artilleurs finissent par nous quitter ; ils préfèrent partir à pied au hasard. Dame, ils avaient bien raison...mais nous ne fûmes pas attaqués.
                        A un arrêt, près d’un autre train, abandonné celui-là, je trouve dans un compartiment une caisse comme une grosse valise, pleine de boîtes de sardines. Les soldats ont découvert un grand tonneau de vin ; ils y ont enfoncés leurs baïonnettes et le rouge liquide jaillit de partout, recueilli dans d’avides bidons par des mains tremblantes de désir ; les instincts primitifs des âges farouches reprennent pleinement le dessus. Je remplis mon bidon.
                        Dans une gare, longtemps après, ces dames de la Croix-Rouge nous offrent de la soupe épaisse et de la boisson. Nous étions saturés de nos exclusives sardines sans pain. Je rôde dans la gare ; à la cantine, un cuisinier pris de compassion pour mon grand dénuement me donne une grande boîte de conserve vide et une cuillère à soupe. Je les garderai précieusement. Et je peux enfin profiter de la soupe moi aussi.
                        A la longue, nous arrivons à Sète ; y apprenons l’armistice de Pétain ; abandonnons nos fusils à l’endroit prescrit. Puis je vais au téléphone. En 1935, j’ai traversé la France avec d’autres athlètes – mon ami l’extraordinaire Gaston Murray, futur Champion de France – pour participer au Concours National de Sète. Notre groupe était piloté – choyé, materné même – par un nommé Roux, inconditionnel on ne sait pour quelle raison, des Ch’timis, et employé aux P.T.T.. C’est comme au cinéma, je l’ai immédiatement au bout du fil, il trie les appels à la grande Centrale. Au moment de lui exposer le rêve de ma vie : trouver du travail sur la Côte et y vivre toute l’année, et les doigts d’or de couturière de ma femme y seraient prisés, les copains me harponnent, le train part, nous allons à Bordeaux. Adieu lait, poules, vaches et cochons.
                        Du voyage à Bordeaux, aucun souvenir. J’étais malade. L’heure de liberté à Bordeaux, je l’ai passée dans les toilettes, à vomir douloureusement, pour la première fois de mon existence. Et, allez-y, on repart. Cette fois, pour Tarbes.
                        Je devais être bien malade car là non plus, je ne me souviens de rien. Si. Qu’un général malgré l’armistice de Pétain, continue la guerre à lui tout seul ; un certain De Gaulle. Quel curieux nom.
                        La grande caserne est un camp de réfugiés militaires. Ça afflue, afflue chaque jour. Les responsables sont débordés malgré leur immense bonne volonté. Heureusement de ma boîte de conserve et de ma cuillère à soupe ! Moi qui n’ai jamais aimé les conditions de la caserne, je suis servi. Aussi, je ne tarde pas à trouver, dans la campagne environnante, des fermiers qui pleurent après des bras solides, pour la moisson. Les miens le sont, solides, mais je suis malade : pénible dysenterie persistante, d’après mon diagnostic. J’ai beaucoup souffert pendant ce mois de durs travaux des champs. Les copains – toujours eux – viennent me harponner de nouveau : demain nous partons, cette fois pour les Hautes-Pyrénées.
                        En me rendant de la ferme à la caserne, je croise le colonel-à-la-limousine. J’évite de le saluer. Par chance, il ne me voit pas. M’aurait-il reconnu ? Je me suis payé un rasoir et mes traits sont terriblement tirés. Mais ne pas saluer, quel crime de lèse-majesté !
                        C’est un peu surprenant comme je l’échappe toujours belle.
                        Les autobus, pleins de soldats, les échelonnent de loin en loin, sur cette haute route pyrénéenne. Ma batterie est la dernière déposée, tout près du Tourmalet. Nous serons une quinzaine de jours sans rien faire. Yves, mon bon copain Yves, grand, large, costaud, calme, et moi partions chaque jour en excursion ; mais ma santé ne va décidément pas. Yves rencontre un curiste; ensemble, ils exploreront la montagne ; Yves me raconte les beaux petits lacs pyrénéens. Il a vite assimilé le pas lent, tranquille, inusable du montagnard. Quant à moi je m’isole dès le matin près d’un petit torrent clair et glacé ; j’alterne chauds bains de soleil et froides ablutions. J’emporte du camp ma nourriture ; insuffisante car le ravitaillement s’évapore anormalement dans tous les camps précédents et, souvenez-vous, nous sommes les plus haut placés. Mais elle est amoureusement préparée par notre cuistot alsacien trois étoiles dans le civil. Je liquide mon dernier argent à acheter des fruits, des oeufs et des biscuits.
                        Cette solitude me convient. Je médite, étendu au soleil, près du torrent ; un jour mon regard s’accroche à une frêle brindille en équilibre sur un caillou sortant de l’eau ; elle pique du nez, se relève, repique de plus belle et, au moment d’être emportée, se redresse fortement, et le manège recommence interminablement, pendant des heures. Je m’identifie à cette brindille. Que pourrait-elle comprendre ? « Sans lutte, je vais être emportée vertigineusement. » Mais que sait-elle du torrent, des rivières, fleuves et mers ? Où va cette masse liquide ? Que sait-elle des nuages qui ré-alimentent les nappes montagnardes ? Rien. Comme moi, du mystère de la Vie. Je songe à tout cela sans malaise ni tourment parce que je suis en train de me ‘’rebecqueter’’ au physique comme au moral ; ma cure semble bien combinée. Dès le début des terrassements j’ai retrouvé mes capacités physiques ; elles me valorisent auprès de mon chef d’équipe, Abadie, employé des Ponts-et-Chaussées et petit cultivateur, du Chef de chantier, et de M. l’Ingénieur qui supervise l’ensemble des travaux.
                        L’automne approche. Un dimanche, je m’éloigne du camp vers le Tourmalet. Petit crachin semblable à celui du Nord. Depuis une semaine, j’éprouve une constante sensation d’étouffement. Je l’apprendrai beaucoup plus tard : les habitants des grandes plaines finissent toujours par être oppressés après un long séjour en haute altitude. Je m’accoude au parapet d’un petit pont enjambant un ruisseau (ruisseau dans lequel, plus haut, s’est jeté mon torrent bien-aimé). Et soudain, dans cette complète solitude, j’entends distinctement une voix : « La vie met comme un voile devant la vie, pour en cacher le sens, si elle en a un. » Profondément athée, je conclus à un travail secret de mon inconscient qui, soudainement, envahit tout le champ de ma conscience.
                        Curieux, néanmoins.
                        Comme déjà précisé, les denrées alimentaires arrivent au compte-gouttes ; les nouvelles aussi. Nous apprenons tardivement qu’on démobilise tous les volontaires, à Tarbes. Des copains nous saluent ironiquement en embarquant joyeux, un matin, dans l’autobus. Le soir, les voilà de retour têtes basses : manque de chance, la démobilisation est désormais liée à un contrat de travail en règle. Le soir même, je vais voir mon chef d’équipe Abadie, dans sa petite ferme ; il me rédige un contrat et m’offre un sac de montagnard (les pyrénéens les fabriquent dans de vieilles couvertures). Le Chef de chantier me recommande par lettre à son beau-frère, inspecteur de Police à Tarbes, et, le lendemain matin je suis seul à monter dans l’autobus pour tenter l’aventure.
                        « On ne peut plus vous démobiliser comme cela ; un contrat de travail est indispensable ; cette condition a été décidée pour votre bien. Vous le comprenez bien ? » me précise le jeune officier de service.
                        Tu parles vieux Charles !
                        « – Mais, mon lieutenant, j’ai... un contrat de travail. »
                        Je touche un pantalon et une veste de civil. Je garde définitivement ma tenue de soldat. Je sors de là civil. Mais oui civil, déguisé en guerrier.
                        Ce n’est pas trop tôt ! Faisons le bilan. Dans mon sac au dos, costume de rechange ; rasoir, blaireau, savon de Marseille, serviette ; la cuillère à soupe donnée par le cuisinier ; livret militaire en règle.
                        Quelques francs seulement en poche ; de ceux qu’on appellera centimes, bien plus tard. Avant la débâcle, attendant une permission de détente, j’avais déconseillé à ma famille de m’envoyer de l’argent.
                        Et je dois traverser toute la France pour rejoindre ma femme dans le Nord – nous nous sommes marié en Juillet 39 – si elle y est restée ; ou bien a-t’elle évacuée chez des amis bretons comme prévu ? Complication : le Nord est interdit d’accès à quiconque.
                        Je ne doute pas une seconde de retrouver ma jeune épouse où qu’elle soit. Le vent est à l’optimisme.
                        Ah ! Jeunesse, belle Jeunesse, inconsciente Jeunesse.
                        Peut-être écrirai-je, un jour, la suite de mes aventures –mésaventures si on veut– de guerre, dans le civil cette fois.
                        Mais ce serait une autre... une toute autre histoire. 


©Raoul Bracq, 1990

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