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  • : Mésaventures de guerre
  • Mésaventures de guerre
  • : A 80 ans, Raoul Bracq raconte sa vie de soldat puis de civil pendant la seconde guerre mondiale.
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                        Eté 40. La débâcle militaire. Mes chauffeurs et moi, en constantes navettes, déménageons alternativement les batteries de mitrailleurs, et celles de canons anti-aériens. Cette nuit, le chauffeur Rouquin et moi sommes allés chercher à Chamarande le dernier « chargement ». Cinq camions bourrés d’hommes et de matériel partent maintenant pour Clermont-Ferrand.
                        « Brigadier Bracq, veillez à aller le plus vite possible ; sitôt le matériel déchargé en gare de Clermont-Ferrand, revenez dare-dare nous prendre.
                        – Mon lieutenant, d’après le règlement je le sais, un brigadier doit accompagner un convoi de camions ; mais le chauffeur Jérémie est bien malade ; disparu dans les bois pour y souffrir ou y mourir, on ne sait, vous risquez d’avoir un camion sans conducteur.
                        – C’est juste. Restez, vous êtes désormais responsable du camion de la cuisine. »
                        (Précision indispensable : à l’époque, fort peu de personnes savaient conduire.)
                        Je m’allonge dans ce seul camion à l’arrêt. Cette nuit, c’était Chamarande ; celle d’avant, je l’ai passée à déménager une batterie en haut du Mont-Biron, y accédant par d’invraisemblables passages de notre fabrication. J’ai l’impression de n’avoir dormi qu’une minute quand :
                        « Le lieutenant t’appelle...
                        – Bracq, faites le plein et allez vous garer en haut de la côte, sur le bas-côté, sous les arbres. Et, attendez là, avec ceux de l’Intendance, les comptables et les cuisiniers. »
                        Près de lui, le capitaine Cache ; ce même capitaine, je l’ai attendu vainement, parmi ses hommes, avant Chamarande. Aujourd’hui, il est seul avec son chauffeur. Il ne se sauve pas, lui, mais se replie au fur à mesure de l’avance des Allemands.
                        « Oui, explique-t-il, ils progressent très vite, ils seront ici au petit jour. Non, ils ne s’intéressent nullement au terrain conquis ; ils utilisent uniquement les nationales. Aucune résistance depuis Clermont-Ferrand. Avec mon petit groupe de fantassins, nous ne pouvions rien faire, sans canon ni mitrailleuse. Je les ai tous envoyés à Clermont-Ferrand. Je vais voir plus loin. Bonne chance. »
                        On abat les arbres, gros, feuillus, ces magnifiques arbres qui bordaient toutes les routes, nationales comprises. Les canons se dissimulent dans cette verdure, les pointeurs et chargeurs s’installent ; les autres artilleurs forment un demi-cercle, dans les champs, de part et d’autres de la route, avec leur seul fusil pour arme. Je regagne mon camion. Attente lourde, pesante ; en moi, la torpeur, non la peur : par manque de sommeil sans doute... Infernal tintamarre des blindés, perçu de très loin. Le logis-chef de carrière comptable –je le baptise Gramou– me dit : « Allez voir les officiers leur demander ce qu’on doit faire ? » Réponse du lieutenant : « Je vous l’ai déjà dit, vous attendez. » Gramou tremble de toute sa graisse ; il me renvoie aux ordres ; je me fais engueuler. Aussi, à sa troisième demande je refuse : « Allez-y vous même. » Il revient visiblement soulagé : « Tout le monde dans le camion, on part. » Ça roule bien ; on s’éloigne ; la ‘’graisse’’ ne se tient plus d’aise : « Tu sais, Bracq, l’honneur on s’en fout, le principal, c’est de sauver sa peau. » J’écrase le frein : « Ah tu crois ça, espèce de fayot ; eh bien tu vas voir, on ne bouge plus pour la peine. »
                        D’où me vient cet énergique sursaut ? De lointains ancêtres guerriers ? Ou simplement de mon père, toute la guerre 14-18 dans les tranchées, les Légion d’Honneur, Croix de guerre avec palmes, blessures et citations ? Je m’étonne moi-même de ma réaction. Tous s’en indignent, en cercle autour de moi : « J’ai six enfants... etc... ma vieille mère n’a que moi...etc. » J’ai bonne mine, l’air fin ; mais j’ai aussi une bonne idée. « Bon ça va, remontez ! » On roule. En silence dans la cabine, mon intransigeante jeunesse ignore désormais la ‘’graisse’’ blafarde.
                        A une bifurcation – j’avais prévu le coup – le capitaine Cache est là ; décidément allergique à la fuite. Je vais le trouver, seul :
                        « Mon capitaine, je voudrais aller rechercher les camarades du barrage de Rolampont.
                        – Non. Vos officiers vous ont dit de partir, partez.
                        – Cependant, mon Capitaine, je ne peux pas abandonner les copains comme ça. Je dois y aller.
                        – Eh bien, allez-y.
                        – Mais si mes supérieurs me reprochent ma désobéissance ?
                        – Vous leur direz que moi, capitaine Cache, je vous en ai donné l’ordre.
                        – Merci, mon capitaine. Je ne peux pas facilement manoeuvrer avec mon petit canon de 25 en remorque.
                        – Laissez-le ici vous le reprendrez en repassant. »
                        Tous mes clients poursuivent à pied, la mort dans l’âme, en silence devant le capitaine à portée de voix. Le seul content c’est moi, qui repars vers les Allemands. Curieux, non ? Je fonce ; croise parfois un fuyard fatigué, ahuri devant ce fou se hâtant vers la gueule du loup. Soudain, blotti contre un pan de maison (le mur resté debout), voici Jérémie. J’arrête :
« Bracq t’es un salaud.
                        – Mais pourquoi, Jérémie ?
                        – Tu t’es barré avec mon camion.
                        – C’est pas ton camion, Jérémie, c’est celui de la cuisine. »
                        Un regard sur le tableau de bord : son animal-mascotte n’y est pas. Un peu penaud, il regagne son pan de mur. Sacré Jérémie, va ; tu m’as ramené sur terre. Mais me revoici tout aussitôt, comme happé par mon but, hypnotisé. Est-ce cela un état second ?
                        Brusquement, un brouillard, dense, impénétrable ; une fumée de cauchemar, des granges en feu, les arbres abattus qui fument. C’est irréel. Comme dans un rêve, je n’entends rien. Une apparition : c’est Yves, grand, large, costaud, calme, mon bon copain Yves. Il se retourne et tire dans l’invisible. Voici le logis-chef de carrière, Joseph Le Despote (nous sommes séparés par nos grades mais rapprochés par nos mêmes morphologies, lui de lutteur breton, moi de gréco). Il se retourne également et tire avec son gros revolver d’ordonnance. Les camarades surgissent, par groupes.
                        «  On attend les lieutenants.
                        – T’es fou Bracq ; ils ont été tués dès le début, sur les canons. Vite, fais demi-tour ils sont sur nous. »
                        Dégagement rapide. Le Despote est dans la cabine. Entre nous, mon brave Yves, égal à lui-même. Je repasse devant le pan de mur, on hisse Jérémie ; décidément, il n’a pas retrouvé la forme. L’espoir renaît sauf quand, venant de l’arrière, de la droite, le tac-tac d’une mitrailleuse et le moteur d’un avion nous précipitent tous dans le bas-côté de gauche... Sauf Yves, imperturbable, resté assis dans la cabine. C’était ce biplan bleu, volant lentement, très bas, que, dans notre coin en tous cas, on surnommait ‘’Libellule’’. Tous collés au sol – on y rentrerait si on pouvait – la Libellule bleue vire, apparaît devant nous, seulement alors devient dangereuse, car elle nous prend en enfilade. Je suis le premier de la ligne, je vois le mitrailleur. A l’instant même où nos regards se croisent, il cesse de tirer et l’avion repart vers l’arrière. Celui-là, ce n’était pas un hitlérien. On rebondit dans le camion. Yves est là, même position, le fusil entre les jambes. Je me persuade que ‘’mon’’ mitrailleur humanitaire a voulu l’épargner, lui aussi. D’autres soldats, inconnus, planqués dans les fossés au bruit de l’avion, prennent d’assaut cet inattendu camion-providence. Et ça repart. « Chef, voici notre canon, je vais le raccrocher.
                        – Non laisse-le là, on ne peut pas se permettre de perdre du temps. »
                        Bientôt ce sont nos camarades devenus piétons par ma décision ; en ordre, de part et d’autres de la route, l’un derrière l’autre. Ça, c’est un coup de notre cuisinier alsacien, un trois étoiles dans le civil. Il a toujours eu de l’autorité sur nous tous, par sa valeur professionnelle, ou un ascendant naturel. Il a eu raison, tous sont proches des fossés, en cas de mitraillages. Le maréchal-des-logis-chefs Le Despote :
« Bracq, t’arrêtes pas, continue, on est déjà trop chargé. » Mais j’ai pris depuis peu l’habitude de trier les ordres à mon idée (l’avenir, pourtant, lui donnera raison). Sur chaque garde-boue avant, un gars ; ils se tiendront par la main au-dessus du capot, dans les virages. Gramou retrouve sa place ; mon ami Yves regagne l’arrière, avec la troupe ; dame ! les serviettes et les torchons. On repart, ventre à terre, au sens propre cette fois et plus au figuré, doublant des groupes de civils, à cheval, à pied ou en voiture, c’est le cas de le dire. Dans les champs, sur la gauche, un avion achève de brûler, la queue bleue pointée vers le ciel ; c’est ‘’notre’’ Libellule. Qui l’a abattu ? Après nous, il n’y a nulle part de résistance. A l’avant, les deux occupants sont déjà des statues de bois, noires, calcinées. Mon arrière accroche durement le gros essieu d’un lourd chariot, tiré par quatre chevaux, rempli de paysannes et de paysans. Ils me bénissent au passage.
                        « Qu’est ce que t’as? demande Le Despote.
                        – Rien chef.
                        – Mais si, t’as une drôle de tête d’un seul coup ?
                        – J’ai été deux nuits sans presque dormir...
                        – C’est juste. Je me demande même comment tu fais pour tenir. »
                        La Bataille, les officiers tués, les copains, le mitrailleur humanitaire, tout ça, c’est déjà du passé. Tourne la page, mon vieux Raoul, tourne. Ce qui compte maintenant, c’est la Fuite, ces peaux à sauver, les pères de six, les fils de vieilles mères et ... Gramou. Bien sûr, Gramou également. Les Sanchos jouent leur rôle. Il faut toutes sortes de gens pour faire un monde. « Oui chef, ça va mieux maintenant. Ça va bien, merci. »


©Raoul Bracq, 1990

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